De Françoise

Extrait:

"Vous avez évoqué exactement ce sentiment qui m'a éloignée du reste de mes congénères, "ils" n'ont pas pu comprendre que là où ils ne voyaient que la déchéance, je trouvais encore la vie et l'amour. C'étaient ces deux ou trois secondes quotidiennes qui étaient ma récompense, personne ne peut comprendre cela à part ceux qui ont tenu tête à ce satané Aloïs..."

Reçu le 14 juin 2006
"Je suis actuellement en Bretagne, dans les Côtes d'Armor au domicile de mes parents qui, à présent, sont ensemble pour l'éternité. Mon père est décédé en mars 2001, d'un cancer généralisé à l'âge de 87 ans. Je crois qu'Aloïs l'a tellement épuisé que c'est ce qui l'a achevé.
Il a gardé son épouse et le fichu Aloïs qui la tenait pendant 10 ans, avec amour il a essayé tant qu'il a pu de garder la tête hors de l'eau sans même nous avouer, à nous ses enfants, comme cette maladie épuise ... j'aurai honte jusqu'à la fin de ma vie de lui avoir fait des reproches idiots lors de visites chez eux parce que maman n'était pas bien habillée ou le ménage pas aussi nickel que du temps où maman s'en occupait elle-même!
J
e crois qu'il nous cachait tout ça de peur qu'on l'incite à la placer ( sans aucun doute ce qu'auraient fait mes aînés!).
Je vivais moi-même avant sa mort à Genève avec mon compagnon. Quand j'ai vu que son état déclinait j'ai pris un congé sans solde pour venir lui donner un coup de main, je suis restée six mois avec eux avant qu'il ne nous quitte.
Durant ce laps de temps de six mois, moi qui ne lâchait pas maman d'une semelle, je l'ai perdue 2 fois en 1/4 de seconde. Une fois en ville où elle a parcouru 3 km sur la 4 voies au milieu d'une circulation dense, la deuxième fois dans le jardin ... cette fois-là j'ai appelé voisins et gendarmes à l'aide, nous avons ratissé la campagne alentour sans succès,  c'est seulement au bout de 4 heures de recherches que je l'ai trouvée à quelques pas de la maison enfouie dans la haie, griffée de partout et affolée par tous les appels que nous lancions, elle ne savait plus se retourner pour se sortir de là.
Mon père est décédé peu après, après quelques chimiothérapies douloureuses et inutiles, mais il suppliait les médecins " essayez tout ce vous pourrez, donnez moi juste 2 ans supplémentaires que je survive à mon épouse, que je l'accompagne jusqu'au bout"...
"J'ai gardé maman auprès de moi pendant 5 ans, veillant sur elle nuit et jour, peu à peu les gens qui l'avaient connue en pleine santé l'ont oubliée. Ils nous ont oubliées toutes les deux, et comme lorsqu'on est "aidant" on a tellement à faire pour garder cet être cher le mieux possible, le temps passe sans qu'on puisse aller chercher de l'aide qui ne viendra jamais toute seule, ni de l'Etat, ni de volontaires éventuels ( s'il en existe ?).
Tenez, juste une anecdote pour vous donner un sourire : l'APA m'a fort gentiment octroyé 130 euros mensuels pour prendre soin de maman..... faut croire que ces gens là n'ont jamais eu à charge de personne complètement incontinente ou alors que si ça leur est arrivé leur lieu de vie devait sentir aussi bon que les services de gériatrie de nos bons vieux hôpitaux... avec cette somme généreuse je ne payais même pas une semaine d'incontinence... bref, au lendemain du décès de maman je leur ai écrit pour leur demander de suspendre les versements, ils m'ont aussitôt répondu, en m'offrant leurs condoléances et en me priant de leur fournir les justificatifs correspondants, soit 5 ans de tickets de caisses de pharmacie.
Je les avais précieusement gardés pendant la première année, comme on ne m'a rien demandé j'ai balancé. Moralité il se peut qu'on me demande de rembourser  6000 euros dont je n'ai pas l'ombre du premier dixième. Je ne sais pas si dans ce cas on prévoit la prison pour ceux qui ne peuvent justifier qu'ils n'ont pas donné de caramels à leur malade en lieu et place de couches...
La France des 35 h hebdo fait dans le "social", certes, mais je pense que nous devons être quelques milliers d'époux, d'épouses ou de filles de malades dépendants qui ne coûtent rien à la sécurité sociale, qui ne baissent pas la garde même si nous avons nous-mêmes 40° de fièvre parce que notre être cher a besoin de nous épuisés ou pas, malades ou pas on doit tenir coûte que coûte. L'Etat pense à nous lui, il n'oublie pas de nous envoyer nos déclarations d'impôts, mais à part cela, rien.
Vous avez préféré vous dévouer corps et âme pour garder votre parent chez lui plutôt que de le placer dans des "structures" adaptées (des mouroirs!), assumez vos choix et ne la ramenez pas.
Ben si, Messieurs les politiques, j'ai perdu la prunelle de mes yeux mais, en sa mémoire, je vais me battre, user de mes dernières forces pour faire bouger les choses, j'en ai marre de voir qu'au moindre éternuement d'un président africain on s'empresse de le bichonner aux frais de la princesse quand, dans le même temps on n'est pas prêt à donner un coup de main à ceux qui choisissent d'accompagner les leurs jusqu'au bout du chemin.
Je vous avoue que la colère que je laisse enfin sortir n'atténue pas mon chagrin, disons qu'elle l'apaise un peu parce que dans mon cœur je me bats encore pour ma mère et pour tous ceux qui souffrent de cette terrible maladie, jamais plus je ne pourrai vivre normalement, me promener, sans penser que quelque part ailleurs il y a au même moment des maris, des femmes ou des enfants qui sont épuisés d'amour et qu'il suffirait qu'on les laisse aller prendre une goulée d'air frais, une journée de repos pour qu'ils puissent reprendre du poil de la bête et continuer d'assumer leur choix avec sérénité.
Le soir où j'ai perdu ma mère, il y a un mois, j'étais tellement épuisée que je ne me souviens pas lui avoir fait des câlins en la mettant au lit, deux heures plus tard quand je l'ai rejointe pour me coucher,  elle m'avait quittée pour de bon et depuis j'essaye de me souvenir si ce jour là comme d'habitude je lui avais dit ou pas que je l'aimais..."


Reçu le 28/11/2007
Ce matin j'ai visionné votre vidéo- à mon corps défendant- non, ne plus y penser… etc , et grand bien m'a fait: j'ai repleuré un bon coup, salvateur, je me suis sentie redevenir humaine en vous écoutant, en voyant Aline qui ressemble tellement à ce petit être sans défense que je chérissais tant.

Vous savez où j'ai "craqué?

Lorsqu'à la fin de la vidéo vous avez évoqué le sourire de l'éveil, pour moi aussi c'était cet instant précis qui dictait ma vie, qui lui donnait tout son sens. Vous avez évoqué exactement ce sentiment qui m'a éloignée du reste de mes congénères, "ils" n'ont pas pu comprendre que là où ils ne voyaient que la déchéance, je trouvais encore la vie et l'amour. C'étaient ces deux ou trois secondes quotidiennes qui étaient ma récompense, personne ne peut comprendre cela à part ceux qui ont tenu tête à ce satané Aloïs..."

 
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(L'Amitié - Françoise Hardy)

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